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Première Edition

 

 

 

 

 

 


"L'ECRIT DE LA PAROLE"


DIALOGUE D'ANNE MARSELLA ET CHRISTINA MIRJOL
Contrepoint : ABDELAZIZ ER-RACHIDI


31 Octobre – 5 Novembre 2010

 

INVITES - PREFACE - PROGRAMME - PREAMBULE


 

INVITES

Christina Mirjol
(Dernières lueurs, Suzanne ou le Récit de la honte, La fin des paysages, Les Cris...)
Son Blog


Anne Marsella
(Pasty Boone, Remedy, The lost and found and other stories...)


Abdelaziz Er-Rachidi
(Enfance d'une grenouille, Nomades sur la falaise, Douleur des sables...)


 

PREFACE

L’une est américaine, l’autre française, Paris les assemble. L’une s’attache à ce qui fait de la langue « quelque chose de frais et de délicieux » ; l’autre ouvre les grimoires interdits bredouillés par les pauvres hères que nous sommes quand nous dévalons la dernière pente. Toutes deux sont amoureuses de la langue parlée, du dit, qu’il s’agit d’écrire :

- art de la correspondance comme art de la conversation chez Anne Marsella, du jeu avec la langue pour qu’elle recouvre la légèreté qui lui sied, la légèreté qui sied aux enfants que nous sommes ne cessant de jouer aux adultes ;

- forçage de l’écriture, chez Christina Mirjol, pour qu’elle se moule dans le dire du désespoir qui s’annonce final, de la déshérence du naufragé emporté par la houle de ses rêves avortés, un dire terrible, lugubre, celui des tragédies doublement tragiques d’être si dérisoires, qu’il s’agit de restituer, dans toute sa crudité, plus encore sa cruauté.

Primesautier, allègre, d’une dérision subtile, impeccable, le texte d’Anne Marsella – je parle de Patsy Boone – allie la candeur à l’ironie, les vapeurs de l’imaginaire chaminique, l’univers ludique d’un album de Lucky Luke dont Grandma Gun semble soudain surgir, tel un diablotin, un verre de ginfiz à la main, et une critique sociale cinglante avec l’air de n’y pas toucher. Jubilatoire, ca se déguste comme un polar ou une BD inspirée.

Laborieux, traçant et retraçant sans fin son sillon, le texte de Christina Mirjol nous plonge dans les affres des derniers temps à venir, les leurs, les vôtres, les miens, qui, loin de tout millénarisme et de tout messianisme, sont rebelles à toute foi et n’annoncent nulle rédemption, plutôt un plongeon hors des temps qui sont les leurs, les vôtres, les miens, un peu comme si avant d’y plonger, on s’y exerçait à nager, re-parcourant sans fin les motifs de nos surprises, de nos incompréhensions, de nos frayeurs et de nos rages, de ce qui nous meut encore et toujours, pensant pour nous, dans ce cauchemar que nous en sommes venus à habiter, et qui, quoi qu’on y fasse, nous taraude parce que c’est cela seul qu’il nous reste à penser, le dérisoire de nos souffrances sans nom, avant, juste avant que les braises s’éteignent à tout jamais... Christina Mirjol touche au plus grave, elle ose écrire ce qui ne devait jamais s’écrire parce que cela ne s’écrit pas, cela se vit, cela se traverse, cela s’éprouve, cela vous prend et vous emporte – mais l’écrire, non, les forces n’en sont plus là avec ce naufrage.

Deux écritures de la parole, au croisement même du dire et de l’écrire/lire sous le signe duquel sont placées les rencontres de Calames, divergentes à souhait, comme entre enfance et souffrance, fraîcheur et vieillesse, joie et malheur, création et décrépitude – mais gare aux apparences : Anne Marsella ne manque pas de cruauté, Christina Mirjol est folle de tendresse. Imaginez leur dialogue !

Antoine

 

PROGRAMME



 - Dimanche 31 Octobre
15h Thé de bienvenue.
Installation, Prise de connaissance des lieux et de l’environnement...
Apéritif, repas et soirée : Autour des invités et du programme
 
- Lundi 1er novembre
Promenade dans la palmeraie et visite du qsar d’Amzrou, du mellah et de la synagogue.
Après-midi : Dialogue Christina Mirjol et Anne Marsella / Temps libre
Soirée (18h30, Maison de la Culture) rencontre avec des professeurs
de français et d'anglais
 
- Mardi 2 novembre
Promenade sur le djebel Zagora (250 m de dénivelé)
Après-midi et soirée :Atelier d'écriture, lecture et mise en espace,
animés par Christina Mirjol et Anne Marsella / Temps libre
 
- Mercredi 3 novembre
Excursion dans la palmeraie de M’hamid : la nécropole de tumuli de Foum L’Rjam ;
Tidri et l’aube de la présence juive ; qsour et mellah du Ktaoua (pique-nique)

Soirée : Temps libre
 
- Jeudi 4 novembre
Atelier d'écriture, lecture et mise en espace,
animés
par Christina Mirjol et Anne Marsella / Temps libre
Après-midi (16h-18h, Maison de la Culture) : Atelier d'écriture
avec des élèves du deuxième cycle secondaire
Soirée (20h) : Conférence publique au Complexe culturel de Zagora
 
- Vendredi 5 novembre
Dialogue Christina Mirjol et Anne Marsella
Visite de la zaouïa de Tamgroute et visite des gravures rupestres de Tibaskoutine
Dialogue Christina Mirjol et Anne Marsella
Soirée : « Conclusions » et adieux


 

PREAMBULE

Le temps a commencé

Dans Douleur de sable, Ebdelaziz Errachidi écrit cette phrase étonnante sur laquelle nous pourrions deviser longtemps, assis en tailleur peut-être à l’ombre de quelques arbres au milieu des pierres : « Qui a dit que le temps a un sens dans le désert ? ».

Dans son livre Problème de linguistique générale, Emile Benveniste écrit :
« C’est par la langue que se manifeste l’expérience humaine du temps ». Tandis que nous parlons, s’écoule le temps...

Voilà qu’en dehors de toute présence, ces deux phrases mises côte à côte viennent d’entrer en dialogue. Tous les lecteurs s’émerveillent de ce miracle de la lecture qui rassemble autour d’elle tous les livres.

Bientôt, nous serons toutefois dans le présent de ce dialogue auquel nous sommes invités. Nous en connaissons déjà la durée : cinq journées d’échanges sur la littérature et sur la place qu’y occupe l’oralité, auteurs et lecteurs rassemblés. Une autre expérience du temps néanmoins fondamentale sera aussi notre découverte commune de la vallée du Dra, car dans le présent de la promenade s’éprouve aussi le sentiment du temps qui s’écoule.

Quand il nous a été proposé de dialoguer, Anne Marsella, Abdelaziz Errachidi et moi-même, et qu’il a été choisi l’oralité pour thème, beaucoup d’interrogations me sont apparues, à commencer par celles qui concernent très directement nos pratiques respectives. Une fois exposée ou décrite la position singulière de l’écrivain face à son travail, une autre tâche est de mettre en relation les œuvres les unes avec les autres. Tâche d’autant plus nécessaire que l’écriture est indissociable de la lecture, et que l’écrivain, en vérité, est sans cesse en dialogue avec l’œuvre d’autrui. Ainsi, l’auteur se révèle-t-il solitaire et entouré de livres, et rencontre-t-il continuellement les auteurs vivants et morts qui nourrissent sa propre écriture.

C’est pourquoi je puis dire ô combien les œuvres d’Abdelaziz Errachidi et d’Anne Marsella, découvertes récemment, m’entourent, et combien le dialogue entre elles et moi a déjà commencé.

Ainsi, puis-je me réjouir de l’ironie stimulante et constructive de l’une :
« Chère madame, Je m’excuse de vous le dire, mais vous vous êtes trompée lorsque vous avez dit à la dame du deuxième étage que j’étais anglaise : « La petite emmerdeuse, là, criâtes-vous en pointant un doigt vers ma fenêtre, l’Anglaise du troisième. » Eh bien, détrompez-vous : je ne suis pas des Îles britanniques et je n’ai jamais chanté God Save the Queen, un chapeau melon sur la tête. Là d’où je viens, nous n’avons pas de « Sa Majesté la Reine » mais plutôt un président qui se déguise en cow-boy. En effet je suis continentale comme vous et je prends un café et un croissant tous les matins comme vous aussi ; seulement mon continent d’origine est l’Amérique. »

Ainsi, puis-je m’enrichir des paraboles puissantes et poétiques de l’autre :
« Dans la ruelle des morts, je tremble chaque fois que je vois une blancheur. Je suis maître de mes rêves, mais parfois ils m’épuisent quand je passe en m’appuyant au mur de la ruelle. Les êtres bougent dans la ruelle et dans mon imagination, et mes pieds frémissent. Ô Blancheur de mon enfance, tout est blanc dans la ruelle des morts et dans l’obscurité, même quand je ferme les yeux et que je cours, les objets vacillent devant moi tout couverts de blancheur. »

Le temps a commencé où nous nous sommes rencontrés une première fois, partageant la même résidence et les mêmes repas, devisant sur la littérature, échangeant nos livres et lisant. Depuis séparés dans l’espace, les pensées des uns et des autres reconduisent indéfiniment l’entretien commencé, qu’elles voyagent par tous les moyens de transmission que nous connaissons ou qu’elles se croisent dans tel ou tel ouvrage.

Antoine Bouillon, dont on connaît le profond attachement au dialogue entre les hommes, entre les cultures et entre les langues, nous invite à poursuivre à Dar Raha ce qui a commencé ; qu’il en soit ici remercié.


L’Oralité

La bouche n’écrit pas, nul ne peut le nier, en cela, aucun texte écrit n’est oral. Quant à l’oralité, il semble que ce soit une création récente qui définit, si on écarte l’acception psychanalytique, deux choses : le caractère oral d’un discours ou d’un fait littéraire (l’oralité d’une œuvre), le caractère d’une culture qui ne connaît pas l’écriture (l’oralité d’une culture).

La pensée que les deux définitions se nourrissent l’une de l’autre ne manquera pas à nos futurs échanges. Pour autant, pour nous qui sommes écrivains, non spécialistes de l’ethnographie ou de l’ethnolinguistique (je parle en mon nom propre bien sûr), c’est principalement de l’oralité en tant qu’elle apparaît dans l’œuvre littéraire dont il devrait être question.

Notre dialogue exigera dès lors d’aller plus loin dans la définition de l’oralité appliquée à l’écrit, qui distingue deux voies possibles : la « transposition du langage parlé » et le « style oral », les œuvres relevant de ce dernier pouvant constituer un véritable genre.

Je viens pour ma part du théâtre, c’est-à-dire que j’ai joué, mis en scène des spectacles et que mon premier geste d’écriture a été d’écrire des textes pour des acteurs. Conçus pour être dits. Mon premier texte publié, « Les cris », appartient déjà au récit, soit à des textes conçus pour être à la fois lus et joués. Quoi qu’il en soit, plus que faire parler des personnages, ce qui m’intéresse déjà dans mes premiers textes, c’est l’enchevêtrement des voix, autrement dit la matière orale. Le « parler » qui m’intéresse est ainsi un parler fictif, qui n'existe pas dans la nature, qui est intentionnellement un parler de poésie. C'est à partir de ce parler-là, imaginaire, que se posent à moi les questions d'écriture.

Autant le dire, c’est un questionnement infini pour une matière infinie dont dépendent des sujets aussi divers que la place du narrateur, la place de l’interlocuteur, le temps du verbe, la voix, le rythme, l’adresse, le lexique, les éléments à fonction phatique, les coupes, les sonorités, la rime, les reprises, les répétitions, etc..

Afin d’anticiper sur notre dialogue, j’indiquerais volontiers ici l’une de mes préoccupations majeures quant à la présence de la « voix » dans l’écriture romanesque. Préoccupation que partage du reste un grand nombre d’auteurs comme en atteste l’étude de Marion Chénetier. Cette étude, au demeurant, marque la naissance de cette préoccupation au XVe siècle, quand apparaissent l’imprimerie et l’industrie du livre, examen qui ne manquera pas de nourrir nos débats.

Concernant cette recherche de la voix – qu’il faut comprendre à la manière décrite par Roland Barthes : la présence du corps qui parle – j’entrevois mon expérience comme suit :
L’écriture a besoin de la voix pour se manifester, sans quoi le corps est inerte et attend.
L’attente est longue parfois, la voix est absente, le corps sans ressort, sans idée.
Ce qu’attend l’écrivain c’est que l’autre se manifeste. Alors l’écrivain est « deux ». Harmonieusement « deux » : lui et l’autre, le parlant et l’écrivant, car celui qui détient la parole n’est pas celui qui écrit.
Le rêve de l’écrivain consiste à retrouver cette « harmonie » qu’il perd à chaque instant. Son cheminement consiste dans cette illusion. L’échec du livre fini éclaire ce paradoxe. Parlant de l’écrivain, Faulkner dit : « lui seul sait ce qu’il a voulu faire, et lui seul sait qu’il ne l’a pas fait ».

Voici par exemple trois voix inédites, trois petites fables, trois « cris ». Leur particularité est qu’ils ont tous trois été directement entendus ou qu’ils m’ont été rapportés. Dans tous les cas, l’écriture demeure « cet irréfragable noyau de nuit » dont parle René Char, en deçà de ce qui au fond est indicible.

Cri n°102
Thérèse

Qu’est-ce que tu t’encombres de ça, c’est même pas un animal, c’est rien, ça n’a plus de poils, ça donnera rien. Des chats y’en a partout. Tu viens chez moi t’en prends un dans la cour, tu prends celui que tu veux, y’en a partout. Mais laisse-le donc crever par terre, t’en tireras rien. Tu ne vas quand même pas dépenser chez le vétérinaire ! Pour ça ! Qu’est-ce que ça te rapporte ? Ça va te coûter les médicaments et il crèvera quand même. Il y a trop de chats je te dis, tu en trouveras dix mieux que lui sans chercher. S’arrêter pour ça ! Une bête à moitié morte. T’es vraiment de la ville, toi !

Cri n°120
Une vieille

Oh vous savez, aujourd’hui mon pied est là, demain il glisse.

Cri n°195
Un très jeune maçon

Je n’ai pas eu de chance en tombant du cinquième, le mur était fini. Mon testament maintenant il sera vite écrit, j’ai qu’une seule chose à moi : mon CAP de maçon. Si tu veux bien le prendre, je te le lègue. C’est vrai. Je te le lègue. Ça fait rire je sais bien, c’est vrai, c’est tellement rien.

À ce stade de notre dialogue, nous pouvons être sûrs que bien des auteurs seront présents à Dar Raha. J’entrevois déjà certains d’entre eux : Samuel Beckett, Thomas Bernhard, Jon Fosse, mais aussi Victor Hugo, Emile Zola et quantité d’autres...
Il en est un qui m’accompagne tout particulièrement avec lequel j’aimerais terminer ce préambule. Encore trop peu de lecteurs le connaissent et c’est pourtant un immense écrivain. C’est l’écrivain suisse de langue allemande, Robert Walser.
Dans ses « microgrammes », entièrement écrits au crayon, découverts après sa mort et mis à la disposition des lecteurs très récemment, Robert Walser développe « un nouveau style, plus libre et radical ». Il est conscient de sa modernité. « Il y a une sorte de mise en scène de l'acte d'écriture », analyse Peter Utz. Car la méthode du crayon demande une immense concentration. « Walser s'observe en train d'écrire. Il dit ce qu'il fait tout en le faisant. » Enfin, Walser a inventé une manière d'intégrer l'oralité dans la langue allemande. Un mélange des registres de langue qui place Walser dans la lignée de Joyce et de Céline.

Tel est le paradoxe de vouloir inviter à notre dialogue cet homme qui fut silencieux pendant vingt-trois ans dans l’enceinte psychiatrique d’Herisau en Suisse, se contentant de promenades.

Et voici qu’au cours de l’une d’elle il dit l’une des phrases les plus lumineuses qui soient :

« Les arbres ont la belle vie, ils peuvent donner des fruits chaque année. »

Christina Mirjol