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Première Edition

 

 

 

 

 

 


MANIFESTE

 

Notre monde contemporain, pris dans les flux de la mondialisation, conjugue d’une façon de jour en jour accentuée massification et fragmentation, à savoir deux processus contribuant chacun pour son compte à rendre le dialogue universel toujours plus difficile.

Tout ce qui peut servir de support à l’affirmation d’une identité propre à chacun, et aux appartenances qu’il se reconnaît, tend à être érigé en obstacle insurmontable au dialogue, pire : en attestation et justification de sa superfluité, voire de son illégitimité, en fin de compte, de son impossibilité radicale.

C’est parce qu’ils estiment que l’actualité rend chaque jour plus urgent de savoir dialoguer que les soussignés souscrivent à l’initiative de rencontres entre écrivains de diverses provenances, œuvrant dans les champs de la littérature, de la philosophie, du savoir, de la spiritualité, tout entières dédiées à un dialogue approfondi  : « CALAMES ».

Ils sont, en effet, intimement persuadés que les enjeux de la civilisation universelle exigent de notre part à tous de faire converger les efforts pour rendre toujours, envers et contre tout, le dialogue entre les hommes et les femmes de notre temps, d’où qu’ils proviennent, possible et actuel, sans craindre les différences affichées ou intimes, et ces distances « culturelles » passées au rang d’évidences quotidiennes, mais réputées quasi infranchissables.

Cependant, nous savons qu’elles ne sont telles que parce que lesdites « cultures » sont traitées comme des ensembles préexistants, prétendument délimités, objectifs, auto-suffisants, définis selon les appartenances de civilisation, de religion, de « race », de nationalité, alors que tous nous sommes faits, nous sommes « tissés », d’échanges culturels, tous les héritiers des échanges humains millénaires à travers l’espace terrestre. Nous savons qu’aucune culture n’existe sans les autres, qui sont aussi bien en son sein qu’autour d’elle. Et nous savons encore que chacun est ainsi ‘tissé’ à sa manière, d’une façon absolument singulière, de sorte qu’on pourrait aussi bien dire que toute rencontre entre personnes est une rencontre entre « cultures »…

Où ce qui se présente comme la multiplication des différences s’avère être le socle de toute communauté…

 


C/
« K/ alames »
Q/

Mot-témoin, à lui seul, de l’échange millénaire des cultures,
condensé de significations subsumant
et la parole et l’écriture,
associant la plume et la voix : qalam (calame) et kalam


« Rencontres »
Parvenir à ce que des rencontres ‘arrivent’ ou ‘se passent’,
susciter l’événement, voire l’avènement,
de rencontres effectives,
ouvrant, travaillant, enrichissant, modifiant tout un chacun

 

 

Ce dont la littérature universelle porte par excellence témoignage : il n’est pas de texte assignable,
il n’est aucune écriture, et partant aucune identité ni aucun auteur, qui ne porte la marque profonde et multiforme de communautés de langue(s), de vie(s) et d’écriture(s), soit une communauté de dialogue,
avec l’autre inconnu, l’autre espéré, l’autre méconnu et l’autre dénié, mais l’autre toujours impliqué dans les plis du texte de soi.

La langue est (c’est-à-dire : les langues sont) notre bien commun, le fonds inépuisable de l’invention de nos singularités, le média de nos affects, de nos pulsions et de nos impulsions, de nos imaginations et de nos inventions, notre atelier et notre outil, nous-mêmes et les autres, nous-mêmes comme les autres, nous-mêmes avec les autres, où, « auteurs », nous nous inventons avec l’œuvre, à la pointe la plus extrême de l’existence singulière.

Il faut y insister : nulle langue, nulle culture n’est une. Langues et cultures n’appartiennent à nulle individualité. Toutes sont faites des échanges qui les ont fait être par-delà toute frontière. L’écriture
~ comme invention, célébration, critique, savoir, réflexion… ~ conjugue le plus extrême d’un abandon du moi aux puissances de l’hétérogène collectif charriées par la langue et l’invention d’un soi en son ipséité, jusqu’en sa part d’absolu.

Sans cette dimension intersubjective et dialogique intrinsèque à tout sujet, tout discours et toute écriture, la compréhension de l’œuvre, quelle que soit la façon dont on l’envisage, risque fort d’être amputée d’une part essentielle. Voyons comment l’autre l’habite, l’occupe, la hante, immanent et transcendant, intérieur et extérieur, objectivé dans la langue même, inatteignable comme l’autre présent en son absence auquel toute écriture s’adresse depuis toujours et de toute nécessité, assujetti et dénié, bâillonné de sorte que nous puissions plus aisément parler pour lui, insondable et impalpable tel l’en-dehors de la langue où il se tient encore, in-comptable et indicible au-delà du langage, des vérités à jamais scellées dans leur crypte, des trous noirs des paroles à jamais ravalées, des textes pour toujours ravis à nos lumières... Si nous ne dialoguions, écririons-nous ?

 

Anne Marsella, écrivaine (Paris), Christina Mirjol, écrivaine (Paris), Abdelaziz Errachidi, écrivain (Agadir),
François Devalière (La Source, Rabat), Antoine Bouillon, Directeur de Dar Raha Zagora (Zagora)

 

DES RENCONTRES - DES ECRIVAINS

Nous voulons tenter l’aventure d’un type de rencontres - littéraires, philosophiques, spirituelles - dont le dispositif (lieux, durée, nombre, déroulement, modalités d’échanges, facilités de traduction, supports…) sera réfléchi de manière à favoriser l’actualisation de dialogues authentiques entre toutes nos différences, de sexe, de génération, d’origine nationale, d’activité, de sensibilité, de croyance, de valeurs et de références, de domaines, de genres…

Entre toutes, nous désirons privilégier les différences et les communautés se rapportant

- à l’articulation du Maghreb avec son continent, à cette frontière incertaine, à la fois intérieure et extérieure, associant et séparant lesdites « Afrique du Nord » et « Afrique Noire » ou « subsaharienne » ;

- à la différence des sexes, en donnant à lire et à entendre textes et voix de femmes autant que d’hommes ;

- à la succession des générations, en faisant toute sa place à la génération montante auprès de celle dite ‘confirmée’ ;

- aux divergences d’idées, d’approches, de convictions,

- au croisement des domaines de création passant éminemment par l’écrit : littérature, philosophie, spiritualité, science… 

C’est ce que nous désirons signifier par l’usage des deux termes :
« Calame » et « Rencontres ».